Le retour du territoire (1)

Auteur : • Publié le 4 juin 2011 à 8:28 • Catégorie : A la une, Membres du Co-Evolution Project

Au début des années 80, j’ai été quelque peu pionnier en œuvrant à titre professionnel dans le domaine du développement local. Nous inventions le métier en marchant, un métier qui ne se réduisait pas, pour la bande d’originaux dont je faisais partie et malgré les représentations du moment, à transformer des terrains en zones industrielles ou artisanales et à verser des primes aux entreprises extérieures pour qu’elles viennent s’y installer. Cela, c’est une caricature du développement local, même si souvent les actions des collectivités et des grandes entreprises en « redéploiement » – comme on disait joliment à l’époque – se limitaient à cela. Presque tout le monde misait en effet sur le développement exogène. Sans le mépriser, nous pensions qu’il fallait stimuler aussi un développement d’origine endogène, c’est-à-dire nourri de l’énergie, de l’âme et de l’investissement des habitants du territoire concerné. Le rêve d’une grande usine qui viendrait s’implanter – le Père Noël autrement dit – a quelque peu éclipsé la vision que nous proposions. Maintes fois promise, surtout aux élections, la grande usine n’est jamais venue et le territoire s’est endormi.

Dans les années qui ont suivi, le concept de développement local est quelque peu tombé en disgrâce. Il y avait quelque chose de ridicule à vouloir sauver des cantons paumés, trahis par une industrie désuète héritée des siècles passés. On n’allait pas faire de l’acharnement thérapeutique sur ces bourgades cachectiques alors que le monde entier nous tendait les bras! C’était l’époque où pas un étudiant d’école de commerce n’aurait osé remettre en question les théories des économies d’échelle, de la saine concurrence, de la maximisation du profit, etc. Le mot d’ordre était: « Vae victis ! » Malheur aux vaincus ! Malheur à vous si votre territoire n’avait pas de quoi engraisser suffisamment des actionnaires dont le pouvoir commençait à s’affirmer en même temps que l’appétit s’aiguisait pour devenir, comme on le voit aujourd’hui, insatiable. « Votre pays, Messieurs Dames, vous l’aimez peut-être, mais l’amour n’est pas une donnée économique, il peut crever et vous avec ! »

Je perçois aujourd’hui, avec beaucoup de satisfaction et surtout de soulagement, ce que j’appelle « le retour du territoire ». Par exemple, un think tank comme Sol et Civilisation, avec des chercheurs tels que Bernard Pecqueur ou Didier Christin que j’ai eu le privilège de faire intervenir récemment, produit des analyses profondes et inspirantes. Des actions comme celles développées par Innobasque, au Pays basque espagnol, nous disent à quel point les richesses d’un lieu ne disparaissent pas avec une forme d’activité pour peu que l’on s’intéresse davantage aux hommes, aux histoires qu’ils se racontent, qu’aux idéologies économiques.

Si le territoire renaît, c’est que les effets de l’hallucination collective et anesthésiante qu’on appelle « la mondialisation » commencent à refluer. Nous avons découvert que l’ail importé d’Argentine ne nourrit pas la même histoire, pour nous, que celui de l’AMAP voisine. Nous avons constaté que le chômage et la misère ne sont pas qu’une donnée économique, un problème de marché: ils ouvrent une fracture dans la communauté. Nous savons, maintenant, que notre façon de vivre, notre consommation, ont un effet sur le monde. Au final, nous sommes en train de nous rendre compte que ce n’est pas si mal que cela lorsque, comme je l’ai écrit dans Transitions, « il y a de la vie là où l’on vit ». De la vie, c’est-à-dire la possibilité de travailler et de produire où on habite, un attachement sensible à la réalité charnelle d’un territoire, un lieu qui devient la matière d’un lien social, le foyer d’une communauté de destin. Et tant pis pour les idéologies ! On disait jadis que la beauté ne se mange pas en salade : les idéologies encore moins.

Mais nous avons beaucoup de choses à réapprendre, me semble-t-il, notamment à faire société sur un territoire fait de terres, de climat et d’histoires. J’ai bien envie de me retrousser les manches et de m’y remettre !

Article repris du blog Indiscipline Intellectuelle.

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ThierryGr

est cofondateur et président de l'association "The Co-Evolution Project".
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