Le retour du territoire (2)

Auteur : • Publié le 4 juin 2011 à 9:38 • Catégorie : A la une, Articles de la revue "Transitions"

J’ai été invité par Dina Scherrer, qui exerce l’activité de « coach narratif », à revisiter mon expérience fuméloise à la lumière des concepts développés par l’Australien Michael White, concepts que je résumerai par cette phrase de Boris Cyrulnik: « Plus que ce qui nous arrive, ce qui compte c’est ce que nous nous racontons au sujet de ce qui nous arrive ». Voici le résultat.

« Histoires préférées » et développement local

Le fait d’avoir découvert la Narrative me permet, rétrospectivement, d’analyser des phénomènes auxquels je me suis trouvé confronté lors d’une précédente vie professionnelle. Au début des années 80, j’étais chargé de mission au développement économique d’un bassin d’emploi frappé de déclin, le Fumélois, en Lot-et-Garonne. Le Fumélois, environ 20 000 habitants, région rurale et plus proche a priori du confit de canard et de la tourtière que de la sidérurgie,  avait pourtant connu ses heures de gloire grâce au minerai de fer présent dans son sous-sol. Une usine y avait grandi jusqu’à employer un millier de personnes, sans compter la sous-traitance de proximité et les retombées, sur le commerce local, des revenus distribués par l’activité industrielle. Mais les temps avaient changé et le sous-sol s’épuisait. Pour faire marcher les hauts-fourneaux, on acheminait du minerai venu de l’autre côté de la Terre. C’était onéreux. Cela ne pouvait pas durer et cela ne dura pas.

Jusque là, l’usine offrait une formation et un emploi à tous les jeunes de l’agglomération qui, au sortir du temps de scolarité obligatoire, souhaitaient y entrer. Les sous-traitants, pourvu qu’ils acceptassent des commandes à tout moment, fût-ce au milieu de la nuit, étaient assurés d’avoir du travail. Les travaux étaient durs, mais la sécurité économique était assurée. La vie s’écoulait ainsi depuis quatre ou cinq générations et, quand le groupe industriel dans lequel l’usine s’était retrouvée  commença à manifester son intention d’en finir avec cet appendice coûteux, la réaction locale fut celle du déni. Ce déni, qui se répéta au fil des années à l’annonce de chaque nouveau plan social, révélait le récit que se faisaient à eux-mêmes la plupart des habitants et des élus de cette région : « Si l’usine ferme, nous sommes morts ». De ce fait, un double objectif monopolisait quasiment tous les efforts : obtenir des dirigeants du groupe industriel qu’ils maintiennent le niveau d’activité de l’usine et faire venir de l’extérieur, en sollicitant notamment l’autorité de l’Etat, des emplois de remplacement.

Avec mes références personnelles, j’analysais cela comme un scénario de dépendance psychologique et il m’arrivait de comparer l’usine à une mère à l’agonie et les gens du pays à des petits enfants qui ne voient pas comment, chétifs comme ils le sont, ils pourront survivre à la mort de celle-ci. D’ailleurs, face à cette menace d’abandon maternel, que cherchaient-ils sinon d’autres protections ? En tout cas, sans passer par ma métaphore, c’est indéniablement ce qu’on se racontait. D’où des combats perdus d’avance. Pourtant, avec un regard extérieur, on pouvait voir que le territoire ne manquait pas d’atouts.  Il était niché au confluent de deux rivières, au creux de paysages aussi beaux que variés. Il était parsemé de monuments historiques dont l’un, le château de Bonaguil, chef-d’œuvre de l’architecture militaire médiévale, attirait à l’époque, à lui seul, 50 000 visiteurs par an. Le bien-vivre du Quercy et de l’Agenais était présent. Un vignoble, jadis détruit par le phylloxéra, renaissait. L’usine elle-même, eût-on considéré sa mort en face, aurait pu devenir un lieu de tourisme industriel. La région avait aussi produit et conservé quelques entrepreneurs, mais, économiquement, ceux-ci étaient considérés comme marginaux. Que sont dix, quinze ou même cinquante emplois à côté des centaines, du millier, que procure une industrie lourde ? Je dirais aujourd’hui que ces entrepreneurs constituaient cependant, au niveau de l’histoire dominante collective, les exceptions qu’un coach narratif aide son client à intégrer au sein de l’histoire alternative à « épaissir ».

Réorienter cette histoire qu’on se racontait alors, en y introduisant des réussites et des énergies différentes de la dépendance tutélaire, c’est ce que, intuitivement, j’ai tenté de faire. J’ai imaginé des dispositifs qui mettaient en valeur le pays et ses gens à leurs propres yeux, comme par exemple une foire gourmande des produits locaux ou un concours de créateurs d’entreprises. Avant qu’un règlement de comptes politique eût mis notre société d’économie mixte à genou, j’avais imaginé de retrouver les Fumélois qui avaient réussi, parfois au loin, parmi lesquels, ô surprise, il y avait le grand architecte Jean Nouvel – dont personne, sur place, bizarrement, ne m’a jamais parlé. J’ai organisé des rencontres où l’on pouvait se raconter l’histoire d’un avenir rebâti patiemment par les gens eux-mêmes avec les ressources des lieux. J’ai découvert alors que le deuil le plus difficile à faire, ce n’est pas celui d’un passé révolu, c’est celui de l’avenir qu’on s’était représenté. La phase du déni n’a jamais été dépassée. Les enfants ont préféré se laisser mourir contre le corps refroidi de leur mère. Aujourd’hui, tout va bien, l’usine a été rasée, la région s’est adaptée à son déclin. Ce que nous avons tenté de faire, si quelqu’un en a gardé le souvenir, doit sembler vaine agitation de grenouilles dans une mare.

Dans les années qui ont suivi cette aventure pleine d’enseignements pour moi, le concept de développement local est tombé en disgrâce. L’idée que l’économie doit être conduite, encadrée, et que l’Etat doit être garant d’un certain équilibre territorial, cette idée passa au second plan. On entrait dans l’ère de la dissolution des frontières, du marché régulateur de toutes choses, de la concurrence de tous contre tous, de la globalisation. Comme on dit en Narrative, on s’est mis à se raconter une autre histoire, avec d’autres actes héroïques et exemplaires : fusions-acquisitions, raids financiers, etc. Des histoires bien viriles au surplus : quoi de plus gnangnan, par rapport à la conquête de la planète que proposait la mondialisation, que de s’accrocher à quelques milliers d’hectares et au sort d’êtres humains qui s’endorment sur une industrie désuète ? Vous connaissez la suite. « Mort aux péquenauds ! Malheurs aux vaincus ! » Au nom d’une idéologie qui s’habillait de rationalité, on a tout laissé filer. On est en train d’en revenir. Mais on a ouvert la cage aux fauves et ils continuent à rôder.

Vingt ans plus tard, je me suis retrouvé au milieu d’une histoire littéralement inverse. Alors que je m’abritais de la pluie dans une librairie d’Inverness, un livre a attiré mon regard, dont le titre à lui seul posait la problématique fondamentale des économies de proximité : « Soil and soul », l’âme et le territoire… Sur une modeste île des Hébrides, Harris, les habitants se mobilisaient pour que soit rejeté le projet de « super-carrière » qu’une multinationale française leur apportait sur un plateau. Cette dernière leur promettait monts et merveilles. Elle leur racontait un avenir dérivé du grand récit contemporain du progrès économique. Mais les insulaires, comme ils avaient encore dans leur culture et dans leur rapport à leur île les traces d’une autre histoire – une histoire « à la celtique » si je puis dire – avaient su voir au-delà des promesses d’emplois. Ils avaient su prendre en compte des facteurs qu’on ne trouve pas dans les livres comptables et dans les statistiques. Ils avaient anticipé le séisme que constituerait l’extraction à l’explosif de millions de tonnes de roche, l’arasement de leur montagne transformée en caillasse pour des autoroutes lointaines, la disparition des espèces végétales et animales dont elle était le biotope et, last but not least, les années de bruit et de poussière qui ne laisseraient à leurs enfants qu’un paysage lunaire. Aux quelques centaines d’emplois qu’on leur faisait miroiter, ils préféraient finalement l’intégrité de leur environnement et choisissaient de poursuivre, par eux-mêmes, le développement de leur économie vernaculaire. Ils voulaient, en définitive, rester les hommes et les femmes de leur propre histoire. Au regard du récit dominant de notre monde, c’étaient des fous arriérés que conduisait le plus fou et le plus arriéré de tous : Alastair McIntosh, l’auteur du livre que j’ai cité, économiste mais aussi historien, poète et écrivain, qui est devenu mon ami. C’est l’histoire des habitants qui l’a emporté sur la saga de la multinationale. Augmenté d’un chapitre, le livre d’Alastair est sorti en français : « Chronique d’une alliance, peuples autochtones contre la mondialisation »*.

L’histoire de Harris est prémonitoire et emblématique. Cette idée que le territoire constitue une dimension légitime et pertinente de l’expérience humaine refait surface. Nous nous rendons compte, comme je l’ai écrit ailleurs**, que, lorsque « on met de la vie là où l’on vit », c’est quand même mieux, n’en déplaise aux idéologies et aux abstractions qui nous dépossèdent de la partie sensible de notre existence. C’est que, peut-être, nous avons appris à ne plus être culpabilisés par l’histoire dominante et par les Chicago boys sortis à la chaîne des business schools. Nous sommes capables de reprendre la parole et en même temps le récit qui nous concerne sans attendre la bénédiction des curés du néolibéralisme. Cet aspect-là est important : ceux qui vivent sur un territoire se contenteront de moins en moins d’en déléguer le destin à la puissance publique, fût-elle élue, et s’autoriseront de plus en plus à prendre eux-mêmes les choses en main. L’époque de la délégation totale est en train de s’achever. Mais cela ne marchera que si nous réapprenons à faire société. Et quel meilleur moyen de refaire société que de se raconter nos histoires ? Repensant à mon expérience des années 80, je me dis que la première chose qu’il faudrait faire, aujourd’hui, si l’on devait travailler quelque part à la renaissance d’une économie de proximité, serait de faire travailler les élus et les habitants d’un pays sur les histoires qu’ils se racontent. Car, comme le montrent les deux exemples que j’ai évoqués et comme le dit Boris Cyrulnik, ce qui fait la différence, plus que ce qui nous arrive, c’est ce que nous nous racontons à propos de ce qui nous arrive. Le temps des histoires alternatives est venu – mieux : celui des « histoires préférées » comme le disent si bien mes amis de la Narrative. Eh ! bien, savez-vous ? Rien qu’à y penser, j’ai envie de reprendre du service !

* Editions Yves Michel.

** In Transitions 2 : http://co-evolutionproject.org/wp-content/uploads/2011/01/Transitions-2.pdf

Article repris du site http://www.dinascherrer.com/



ThierryGr

est cofondateur et président de l'association "The Co-Evolution Project".
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