Wojtek Kalinowski de l’Institut Veblen: Redéfinir la richesse grâce aux biens communs

Auteur : • Publié le 24 juillet 2013 à 8:01 • Catégorie : A la une

Ceci est la version intégrale de l’interview publiée dans Commencements n° 5.

Pourquoi un «Institut Veblen» ?

139347143_640_1024A vrai dire, nous avons d’abord pensé à créer un lieu où nourrir la vision de la transition écologique, la question du nom est venue par la suite. Notre projet émane de la Fondation Charles-Léopold Mayer qui nous soutient, et notre travail vise à élaborer et diffuser des propositions pour une autre économie, respectueuse des limites de la biosphère et ayant en vue le bien-être et non la croissance. Avec ma collègue Aurore Lalucq nous avons pensé que le nom de Thorstein Veblen, un penseur américain du tournant du XXe siècle, serait une bonne indication de la posture intellectuelle qui nous anime. Veblen est une référence qui n’est pas très répandue en France mais qui est quand même connue, surtout parmi les économistes et les sociologues. C’est un esprit original et assez iconoclaste, profondément transdisciplinaire, à la fois sociologue, historien et économiste ; il a été un des premiers critiques de la science économique telle qu’elle a évolué depuis la fin du XIXe siècle. Veblen pensait les activités économiques non comme des réalités guidées par des « lois » objectives mais comme produites par les institutions sociales qui les enveloppent. C’est une approche que nous faisons nôtre.

Comment avez-vous été conduit à ces réflexions ?

On peut dire que c’est le fruit d’un long voyage. Je suis né en Pologne, j’ai grandi en Suède et je vis en France depuis quinze ans. Ayant connu plusieurs pays, plusieurs formes de société, je me suis intéressé à la comparaison entre les Etats-providence européens, à leurs performances économiques et sociales. Pendant un certain temps, j’ai trouvé une certaine supériorité au modèle suédois sur le modèle français. Il avait de meilleures performances tant économiques que sociales: plus d’exportations et d’innovation, moins d’inégalités, plus de services publics, etc. Or progressivement, je me suis rendu compte du fait que, d’un côté comme de l’autre, on était dans ce même paradigme productiviste qui ne tient pas compte des limites de la planète. Or, le véritable enjeu de notre époque, c’est d’aller vers un monde écologiquement et humainement viable. Je crois toujours que la France aurait des choses à apprendre de la Suède en matière de cohésion sociale, mais il serait naïf d’y aller chercher des réponses toutes faites face aux grands défis de notre époque.

Quels sont, dans votre vision, les points de passage de la transition écologique ?

Il faudrait évoquer beaucoup de choses, mais je crois qu’un des points clefs concerne la réduction de la sphère marchande et du temps de travail salarié, avec l’émergence parallèle de la « pluriactivité », autrement dit de la montée en relai de sphères d’activités et d’échanges hors du domaine marchand. Un peu moins de division de travail territoriale et fonctionnelle, en somme. J’y vois le levier potentiel d’une évolution des modes de vie et de la manière de gagner sa vie, et finalement de nos valeurs. Le problème est bien connu : l’économie soutenable présuppose d’autres valeurs, mais un changement de valeurs ne se décrète pas par le haut. Alors, comment faire ? Il ne s’agit pas de faire intervenir un législateur qui imposerait une norme de façon autoritaire. Il s’agit bien plus de créer des espaces d’expérimentation à la fois économique et sociale, où les principes de production en bien commun pourraient offrir une des solutions alternatives au système actuel.

Vous parlez d’une nécessaire réduction du temps de travail. Cependant, pour beaucoup de gens, indépendamment même du salaire qu’ils reçoivent, travailler moins n’est pas une valeur positive. Le travail est une valeur en soi… 

L’idée de la réduction du temps de travail n’est pas de passer plus de temps dans les centres commerciaux, mais de diversifier les activités utiles socialement! Ce que je vois autour de moi, ce sont des gens prisonniers du système. S’ils voyaient une possibilité concrète d’en sortir, nombreux parmi eux essaieraient sans doute. Mais, pour le moment, ils ne la voient pas. Il faut donc proposer des pratiques sociales qui leur permettront de s’engager dans un autre mode de vie, d’abord d’y goûter, sans que cela les oblige d’emblée à une rupture avec la société de consommation, avec le bien-être tel qu’il est défini aujourd’hui. Certaines personnes sont déjà prêtes à une rupture radicale, mais je ne pense pas que cela soit le cas de l’ensemble de la société. C’est bien pourquoi l’enjeu clé, c’est la transition dont les gens aient envie ; c’est là où l’idée d’une coproduction de biens communs peut nous être utile, mais ce n’est pas la seule ; je m’intéresse également aux systèmes d’échange locaux, aux banques-temps, etc. Les gens peuvent s’engager dans les systèmes alternatifs pour des raisons très pragmatiques, par exemple pour y trouver un supplément de pouvoir d’achat qu’ils ne trouvent plus sur le marché du travail. Mais une fois qu’ils s’y sont engagés, le moyen peut devenir une fin de quelque sorte, ils découvrent peut-être d’autres relations sociales, d’autres plaisirs que celles du matraquage publicitaire ou de la consommation ostentatoire. Mais j’insiste sur le fait qu’une telle évolution ne se laisse pas décréter ni planifier. On peut juste créer des espaces et proposer des pratiques à travers lesquelles l’individu pourra découvrir autre chose. Et parallèlement, il faut poursuivre le combat plus classique pour des régulations économiques plus strictes, en renforçant les normes sociales environnementales, en adaptant la fiscalité, etc. Les biens communs ont leur place dans la transition écologique, mais ils n’offrent pas à mes yeux une réponse d’ensemble.

Revenons, si vous le voulez, à la transition écologique. Quel est le rôle des «technologies vertes» dans votre modèle ?

Les «technologies vertes» sont indispensables, mais le défi écologique ne peut pas être relevé par la seule voie technologique. On le voit à travers le débat sur ce que les économistes appellent « effet rebond » : notre appareil productif requiert de moins en moins d’énergie et de matière par unité produite, mais ces gains d’efficacité sont entièrement annulés par la consommation globale qui augmente. Ce qui veut dire que tout miser sur le progrès technique peut être illusoire, voire contre-productif dans la mesure où celui-ci veut nous faire croire que tout va s’arranger, qu’on s’en occupe et qu’on n’aura finalement rien à faire. Nous, nous pensons qu’il faut articuler l’innovation technique et l’innovation sociale, donc de nouvelles façons de faire. La valorisation des biens communs qu’une population peut gérer ou créer pour elle-même relève justement de l’innovation sociale.

Bien communs, biens privé, biens publics… Pouvez-vous clarifier ces concepts ?

Le point de départ, c’est l’opposition classique entre bien privé et bien public. Cette dichotomie influence tellement nos schémas de penser que nous oublions qu’il y a toujours eu d’autres formes de produire des biens et de gérer les ressources. Les économistes classiques considèrent le bien privé comme la norme, mais ils reconnaissent que certains biens ne se laissent pas privatiser ni s’échanger sur un marché ; ces biens-là doivent être gérés en biens publics, c’est-à-dire par l’Etat ou une autorité publique (on parle ainsi souvent des services en réseaux comme des « monopoles naturels »).

Cette façon de diviser les biens en deux catégories prétend rendre compte de la réalité, mais elle crée en fait la réalité. On peut le voir, aujourd’hui, par exemple en Afrique, où des modèles de gestion communautaires disparaissent parce que la théorie économique dominante ne reconnaît pas ce qui n’est ni public ni privé. Or, les biens publics et les biens privés n’existent pas en tant que tels: ils n’existent que parce qu’il y a une construction sociale – le droit adopté par une communauté politique – qui attribue aux individus ou à l’Etat un droit de disposition et d’usage sur certains biens.

Le modèle classique disqualifie l’approche des biens communs en évoquant «la tragédie des communs»

. L’exemple choisi est celui de la surexploitation de pâtures communes: chaque éleveur a un intérêt égoïste à y faire paître le plus de bêtes possibles, mais, finalement, il n’y a plus d’herbe à brouter et tous les animaux meurent de faim. Le modèle déduit définitivement de cette «tragédie» qu’il y aura toujours exploitation abusive d’un bien dès lors que ceux qui l’exploitent ne s’en sentent pas propriétaires. On épuisera le sol, on laissera couler l’eau au robinet, etc. Autrement dit: un bien qui appartient à tout le monde n’appartient à personne et, de ce fait, il est géré en dépit du bon sens. Et on se retrouve avec l’alternative: bien public ou bien privé.

L’apport d’Elinor Ostrom est d’avoir rappelé qu’il s’agit là d’une pure déduction qui peut être vérifiée par les faits dans certains cas, mais qui ne l’est pas toujours. En Espagne, vous trouvez des systèmes d’irrigation qui remontent à l’antiquité et qui ne sont gérés ni par la commune ni par une société privée, mais directement par les cultivateurs eux-mêmes, et cela fonctionne. Ils passent inaperçus parce que les lunettes de la théorie nous aveuglent. Elinor Ostrom dit une chose somme toute très banale, à savoir que si les acteurs locaux ont la faculté de se parler, de mettre en commun l’information dont ils disposent, etc., ils sont capables de se doter des règles et de veiller ensuite à leur application.

Elinor Ostrom a donc réhabilité les biens communs, mais, maintenant, il y a beaucoup d’enfumage autour de ce terme. On a découvert un nouveau vocabulaire dont l’usage permet de ne rien toucher! Par exemple, on affirme souvent que l’eau est un bien commun, mais c’est surtout pour revendiquer le retour à la régie publique. Ce qui est parfaitement légitime, mais alors le terme « bien public » suffirait parfaitement. Parler des biens « communs » ne fait sens que pour désigner l’implication directe des usagers, que ce soit dans la production ou la gestion. L’idée que les usagers des services publics puissent coproduire certains biens a du mal à trouver sa place dans nos représentations.

Certains ont découvert les biens communs dans le domaine du numérique, en pratiquant l’open source. Moi, je les ai principalement découverts à travers la recherche d’une vision plus globale de la transition écologique. L’émergence des sphères annexes à la sphère marchande relève de la production de biens communs. Par exemple, localement, les citoyens peuvent devenir coproducteurs des services qu’auparavant ils achetaient ou que la mairie leur fournissait.

Ils peuvent, par exemple, se réunir pour créer une crèche et la faire fonctionner eux-mêmes, au lieu de verser des impôts à la mairie qui s’en chargera ou de payer une structure privée ?

Exactement! Ils peuvent se doter ainsi de quantité de services. Partant de cette idée, je me suis demandé avec quels outils on pouvait développer ces systèmes alternatifs. C’est ainsi que je me suis intéressé aux monnaies complémentaires, permettant d’organiser une économie qu’on pourrait appeler « polycentrique ». Vous avez une sphère marchande mondialisée, avec un pouvoir d’achat qu’elle crée et qu’elle distribue ; l’objectif n’est pas de se substituer entièrement à elle. Elle a son utilité et elle sera toujours là. Mais on peut aussi envisager des sphères locales ou régionales qui en soient déconnectées, plus ou moins autonomes par rapport à cette sphère marchande. Avec chaque individu appartenant à ces différentes sphères à la fois. C’est sans doute une solution moins efficace qu’une seule sphère fondée sur la division du travail poussée à l’extrême, mais l’efficacité toute seule ne suffit pas : les systèmes fondés uniquement sur l’efficacité finissent par s’effondrer.

C’est aussi une question de résilience de nos sociétés ?

Tout à fait. La résilience résulte du développement d’une pluralité de sphères d’activités suffisamment indépendantes pour ne pas s’effondrer quand d’autres sphères le font. Et il faut avoir une vraie réflexion économique, raisonner filière par filière, lorsqu’on se demande qu’elles activités se prêtent à la relocalisation : l’alimentation, les énergies renouvelables, les services…

Et la puissance publique ? 

Elle joue un rôle essentiel, mais il faut la redéfinir en y donnant une place aux principes des biens communs. Elle arrive d’ailleurs de moins en moins à assurer la cohésion sociale dans le cadre du système actuel, et les coupes dans les budgets publics ne vont pas améliorer les choses. Dans ces conditions, il est crucial que l’Etat accepte des espaces d’expérimentation où les citoyens peuvent devenir des véritables coproducteurs.

Quelles sont les principales retombées du mode de production en biens communs?

Je vais vous donner un exemple qui peut paraître de porté limitée: le programme mis en place par la ville de Gand en Belgique dans un de ses quartiers très défavorisés. Interrogés par la mairie, les habitants de ce quartier ont demandé qu’on transforme les terrains vagues en jardins potagers. La mairie a accepté mais a également décidé que les jardins seraient loués et non donnés gratuitement. La location est payée dans une monnaie locale que les habitants peuvent gagner en consacrant leur temps dans les associations locales. Ceux qui gagnent plus que la somme nécessaire pour les frais de location peuvent dépenser la monnaie locale au cinéma local, dans les transports en commun ou au magasin bio du quartier.

Il ne s’agit donc pas uniquement du besoin de se nourrir. Par le biais du temps à consacrer pour payer la location de ces terrains, la population locale a une ouverture vers la société. Et cette ouverture permet en même temps à cette population de renforcer le service public et l’action des associations locales. C’est un cercle vertueux qui s’enclenche et on voit le rôle que joue un instrument comme une monnaie complémentaire.

On peut étendre le système en imaginant davantage d’activités locales productrices de services et de bien-être local et mixer cela avec un emploi de salarié traditionnel, à temps partiel. Trois jours de la semaine, vous irez travailler dans votre entreprise et les deux autres jours vous travaillerez près de chez vous. Vous réduirez vos déplacements, les galères qu’ils sont parfois pour vous, et tous les dégâts qui en découlent pour l’environnement et les ressources.

Notre principale difficulté, en fait, est d’imaginer une société qui pourrait fonctionner sans la prédominance de la sphère marchande et du travail salarié…

Oui, et la tâche est urgente car le contrat social fondé sur la société salariale marche de moins en moins! On voit que l’exclusion se développe, que la concurrence pour le travail est de plus en plus cruelle, avec des résultats écologiques, sociaux – et même psychiques – malsains. Face à cela, il y a deux ambitions. La grande, c’est de vouloir changer le système dans son ensemble. La plus modeste, c’est de voir ce que l’on peut faire localement. Nous avons besoin des deux.

Mais n’est-ce pas utopique de penser que tous les citoyens pourraient s’intéresser à la production de biens communs ?

Si vous le proposez aux insiders du marché du travail, à ceux qui sont gagnants dans l’échange, qui ont de bons revenus, etc. – oui c’est utopique. Certains peuvent «se convertir», ils peuvent un jour décider de quitter tout cela, parce que d’une certaine façon ils souffrent aussi. Or ce n’est pas le grand nombre. En revanche, s’adresser aux millions de gens qui ne s’en sortent plus malgré les efforts des services sociaux, ce n’est pas utopique, c’est proposer des solutions concrètes à des problèmes concrets. Quand on est au fond du trou, on n’a pas un problème d’idéologie. On se demande juste: «Comment vais-je faire pour survivre ?»  Dans le même temps, il serait tout aussi utopique de dire que les biens communs vont servir à tout produire. Il s’agit en réalité d’articuler le secteur marchand et ce dont on vient de parler.

Vous avez écrit que le potentiel des biens communs restait à explorer… Que peut-on imaginer ?

D’abord, il y a tout ce qui touche à l’alimentation, donc l’agriculture de proximité. Elle doit faire partie de la ville de demain et être intégrée aux plans d’urbanisme. Il y a aussi un autre potentiel à explorer, car pour le moment on a très peu de références, c’est celui qui intéresse des gens comme Rifkin: la production locale d’énergie. Une façon d’aller plus loin c’est de déconnecter cette production-là des grands réseaux. Si le prix de l’énergie évolue, vous avez cette production locale qui reste la vôtre, qui reste à votre disposition, dont vous conservez la maîtrise. Vous pouvez donc gérer cette énergie de manière privée et marchande – vous la vendez, vous l’achetez – ou la gérer comme une ressource à partager entre ceux qui en sont les coproducteurs.

Il y a aussi tous les services. Par exemple, les banques du temps peuvent être elles-mêmes gérées comme des biens communs, par les gens eux-mêmes. Aujourd’hui, les services sociaux sont gérés par le service public, ce pourrait être une diversification des modes de gestion. On insère les biens communs dans les services publics comme un complément.

L’avantage de la gestion en biens communs, c’est qu’elle ouvre une panoplie de possibles, certains plus transformateurs que les solutions classiques.

Une fois encore, il y a des gens qui sont gagnants aujourd’hui dans la division du travail et qui n’auront pas envie de le faire. Il y aura des gens qui auront envie de le faire parce que c’est une planche de salut pour eux. Puis, entre les deux, les plus nombreux sans doute, il y a des gens qui pourront être tentés si c’est couplé par exemple à une réduction du temps de travail et des déplacements. En voyant plus loin encore, on peut aussi imaginer de lancer des expériences locales où une partie des impôts est payable en temps; on peut imaginer des Fab’Labs qui permettent de relocaliser certaines productions, etc.

Le système résiste quand même ?

Mais oui. Beaucoup de citoyens se disent: je paie déjà des impôts, je ne vais pas faire en plus le travail de la mairie ou de l’Etat! Mais on n’évitera pas le problème: l’appauvrissement va continuer, les services sociaux auront de plus en plus de mal à avoir les moyens financiers nécessaires à leur mission et le gâchis humain qu’on a déjà ne fera que s’accroître. Le potentiel des biens communs, ce n’est pas un modèle «clés en mains». C’est un modèle à imaginer. Notre temps est celui des expérimentations.

Propos recueillis par Thierry Groussin.



ThierryGr

est cofondateur et président de l'association "The Co-Evolution Project".
Lui écrire | Tous les articles écrits par

Laisser un commentaire